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Je m’appelle Thu Hien et j’ai 30 ans. Je suis née à Vung Tau, à 65 kilomètres au sud-est de Saigon. J’ai deux grands frères et une grande sœur. Je n’ai jamais connu mon père, il est mort alors que j’étais toute petite. J’ignore d’ailleurs de quoi il est décédé. Nous vivions à la campagne. Ma mère et mes frères travaillaient très dur aux champs pour nous permettre d’avoir de quoi manger.

Moi, je ne pouvais pas. Je suis malade depuis ma naissance. Je tiens debout, mais je ne peux pas marcher longtemps. On ne sait pas trop ce que c’est. A mon époque, on n’allait pas à l’hôpital. J’étais malade, un point c’est tout. Je suis d’ailleurs née à la maison, pas dans un hôpital, comme c’était courant à la campagne. Quand j’avais dix ans, ma mère est morte des suites d’une ascite, une accumulation de liquide dans le ventre. Son ventre était très gonflé et un jour, il a explosé. Autant que je m’en souvienne, c’était une scène terrifiante.

J’ai vécu avec mes frères et sœurs jusqu’à l’âge de quinze ans. Ensuite, ils se sont mariés et ont eu des enfants. C’est à ce moment-là que les choses se sont vraiment compliquées. J’ai été trimballée de maison en maison, chez mon frère, chez ma sœur puis chez mon autre frère. Je ne pouvais pas les aider aux champs, juste un peu faire le ménage. Mais ils me faisaient bien sentir que j’étais de trop. Ils ont fini par m’emmener dans un hôpital soutenu par des Français, gratuit pour moi. Mon frère m’y a laissée toute seule. Au Vietnam, les proches du malade doivent s’occuper des patients et leur apporter leurs repas. Livrée à moi-même, j’ai dû me débrouiller toute seule.

Au bout de deux mois, le médecin m’a expliqué qu’il ne pouvait pas faire grand-chose pour moi, que j’étais atteinte d’une dystrophie musculaire progressive et qu’il ne connaissait pas de remède pour mon cas. Mais que pouvais-je faire si je sortais de l’hôpital ? Je n’avais nulle part où aller, personne à appeler. J’avais peur de me retrouver à errer dans les rues sans rien à manger. J’ai supplié le médecin me garder plus longtemps ; il m’a accordé une semaine supplémentaire. A la fin de la semaine, j’ai fini par appeler mes frères mais ils m’ont répondu : « Si tu peux rentrer par toi-même alors d’accord, on te reprend, sinon tant pis pour toi ». C’était clair : ils ne voulaient plus de moi. Ils savaient parfaitement que j’étais incapable de rentrer.

De toute façon, je crois que je n’aurais pas aimé retourner chez mes frères. Je n’aurais servi à rien…

Lorsque mes frères ont refusé de venir me chercher, j’étais complètement anéantie. Je n’avais plus le droit de rester dans l’hôpital mais, ne sachant pas où aller, je m’y cachais tant bien que mal. Je dormais par terre dans la chambre des malades et lorsque les médecins passaient, trois à quatre fois par jour, je m’enfermais dans les toilettes pour qu’ils ne me voient pas. J’ai réussi à vivre comme ça deux semaines. Les proches des autres malades m’avaient prise en pitié et me donnaient un peu de riz.

Un monsieur, qui venait souvent à l’hôpital apporter de la nourriture et même parfois un peu d’argent aux malades, a voulu m’aider. Il a proposé mes services en tant que serveuse à la dame qui vendait du café de l’autre côté de la rue, juste en face de l’hôpital. Lorsque la dame m’a regardé, je me tenais debout, elle n’a pas vu que j’étais infirme et elle a accepté de m’engager. Sa maison avait trois étages. Je dormais au 2ème et je devais servir le café au rez-de-chaussée. Pour descendre les escaliers, je me traînais comme un bébé. Je devais aussi descendre ces escaliers pour aller aux toilettes, qui étaient tout en bas. C’était vraiment une épreuve pénible et je m’organisais pour l’affronter le moins souvent possible.

J’ai dû rester chez cette dame deux ou trois mois, je ne me souviens plus exactement. Le monsieur qui m’avait confié à elle est revenu me rendre visite, pour voir si tout allait bien. Il a constaté ma difficulté à descendre ces escaliers et jugé que mon avenir dans cette place n’avait pas grand intérêt. Il m’a finalement confié à des sœurs catholiques, elles aussi soutenues par des Français. Elles accueillaient et donnaient une formation à des orphelins. Mais pas à des personnes handicapées. Elles ont fini par m’accepter, puisqu’après tout j’étais aussi orpheline. Là, j’ai appris à coudre, je m’occupais des petits enfants et j’aidais les sœurs comme je pouvais. Mais après une année, une des sœurs m’a dit que leur maison n’était pas adaptée pour une personne comme moi et qu’il fallait que je trouve un autre endroit. Elle connaissait Tim. C’est par elle que je suis arrivée à la Maison Chance, en 1998.

Les débuts à la Maison Chance n’ont pas été faciles. J’étais une des seules filles parmi tous ces hommes. Souvent, je me sentais seule et je me mettais à pleurer. Et puis, je n’avais jamais rencontré d’étranger. J’étais très intriguée par cette jeune femme. Au début, elle m’intimidait beaucoup. Mais elle était si gentille et attentionnée avec tout le monde que c’est vite devenu ma deuxième maman.

Hien et Tim dans atelier de couture au Foyer

Hien travaille au Centre Envol

J’ai pu aller à l’école, apprendre le français et continuer ma formation en couture. Je me suis aussi essayée à la peinture et à l’informatique. Mais c’était définitivement la couture qui me plaisait le plus. Aujourd’hui, je tiens la boutique des produits des ateliers de Maison Chance.

Avant la Maison Chance, comment aurais-je pu imaginer qu’un homme voudrait bien d’une femme comme moi ? Je m’étais résignée à rester célibataire toute ma vie. Mais au Foyer de la Maison Chance, j’ai constaté que tout était possible. J’ai rencontré mon mari là-bas. Il était aide-soignant. Nous nous sommes mariés en 2004.

Une fois mariés, nous avons loué un petit appartement à côté de la Maison Chance. Ce n’était pas idéal pour moi, parce qu’il y avait des marches et que le rez-de-chaussée était toujours inondé au moment de la mousson. Dès que les appartements adaptés du Village Chance ont été disponibles, nous en avons loué un et nous y vivons toujours. Nous avons maintenant deux adorables petites filles, Hien Vy qui a neuf ans et Hien Mai, un an et demi. La grossesse de la deuxième m’a causé de terribles douleurs dans la colonne vertébrale ; je ne pouvais plus me tenir debout. Je suis en fauteuil roulant depuis ce moment-là.

Hien avec sa première fille

Hien, son mari et sa première fille

De mon ancienne famille, je n’ai pas de nostalgie. Les enfants de mes frères, mes neveux, ont cherché à me retrouver lorsqu’ils sont venus étudier à Saigon. J’ai accepté de prendre contact avec eux parce que je veux que mes filles connaissent leurs racines, mais nous ne sommes pas du tout proches.

Aujourd’hui, je suis très heureuse au Village Chance avec ma nouvelle famille. Une nouvelle vie a commencé pour moi. C’est comme la deuxième page d’un livre à écrire. Bien sûr, la vie nous confronte parfois à des épreuves, à des choix difficiles, mais quel beau tournant a été offert à la mienne!